À fleur de coteau : lorsque le pinot noir hésite entre deux caractères

Il y a sur quelques arpents en Côte de Nuits, une parcelle qui fait frissonner le cœur de tout amateur de Bourgogne : Bonnes-Mares. Un nom qui évoque cette promesse – celle d’un pinot noir profond, intense, déposé sur des terres puissantes, et pourtant, tiré par deux villages, Chambolle-Musigny et Morey-Saint-Denis. Deux âmes, un grand cru. Pourquoi ce vin unique joue-t-il la carte du contraste selon qu’il naît sous le ciel de Morey ou celui de Chambolle ? Pour comprendre, il faut humer la terre, suivre la lumière sur les cimes du coteau, et écouter le silence dense des caves.

Bonnes-Mares, un grand cru bicéphale

  • Superficie totale : 15,06 hectares (source : BIVB - Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne)
  • Répartition : Environ 14,24 hectares sur Chambolle-Musigny, 0,82 hectare sur Morey-Saint-Denis.
  • Nombre de propriétaires : Plus de 20 domaines se partagent cette mosaïque, dont les célèbres domaines Georges Roumier, Domaine Comte Georges de Vogüé, Domaine de la Vougeraie, et Domaine Dujac.

Bonnes-Mares, c’est ce grand cru singulier, seule appellation du secteur à s’étendre des deux côtés de la frontière imaginaire qui sépare Chambolle-Musigny et Morey-Saint-Denis. L’essentiel du cru – 95% environ – se décline côté Chambolle, mais une petite part en Morey tisse une filiation discrète avec ses grands frères Clos de la Roche et Clos Saint-Denis. S’il n’y avait qu’une question de surface, l’histoire serait simple. Ce sont pourtant les terroirs et l’identité de chaque village qui dessinent la différence.

L’intimité des sols : mosaïque, marne, tension

Le vin prend d’abord racine dans le sol. À Bonnes-Mares, le terroir est un patchwork fascinant que les plus grands géologues, comme Pierre Poupon ou Sylvain Pitiot, n’ont jamais cessé d’étudier. La parcelle s’étire tout en longueur du bas du coteau à mi-pente, tour à tour argileuse, marneuse, puis de plus en plus calcaire, en particules blondes ou grises, en veines de pierres blanches coupées de fer.

Partie Type de sol dominant Effet sur le vin
Chambolle-Musigny Terres marneuses blanches (marnes à millefeuille, fragments de calcaire friables) Élégance, texture fine, tannins soyeux, arômes de petits fruits rouges et de violette.
Morey-Saint-Denis Sol plus rouge, riches en argiles ferrugineuses, calcaires bruns plus compacts Puissance, texture plus charnue, tannins structurés, note de fruits noirs, épices, légère terre fumée.

La marne blanche, secret du velours de Chambolle

Sur la partie sud, du côté de Chambolle, les marnes blanches profondes dominent, entaillées de rognons de calcaire en surface. Cette fragilité du sol, friable comme une millefeuille laissé au soleil, donne au pinot noir sa fameuse tension minérale, presque salivante. Trouvez dans les arômes ce parfum d’iris, de groseille, de pivoine : la signature de ces terres claires, qui infusent toute leur élégance dans un grain de tannin incroyablement doux – « style dentelle » disait déjà le Dr Lavalle au XIXe siècle.

Morey, l’esprit d’épice et de profondeur

Plus au nord, en franchissant le minuscule ruisseau qui marque la limite entre Morey et Chambolle, le sol change de teinte et de texture. Ici dominent les argiles rouges, denses, ferrugineuses, conférant au vin une tenue, une densité, cette sensation de maturité et d’assise qui fait la réputation des crus de Morey : tanins plus fermes, notes de mûre sauvage, d’écorce. La différence est palpable, presque visible lorsque l’on observe la vigne à ce point de la parcelle : la lumière ne rebondit pas pareil, le cep paraît s’ancrer plus profondément.

Quand l’exposition affine le dialogue

Le coteau de Bonnes-Mares regarde l’est, baigné de la lumière du matin qui caresse chaque feuille. Mais ce grand cru épouse la pente, jouant avec de subtiles variations :

  • Chambolle : mi-pente avec des expositions légèrement plus sud-est et des courants d’air frais venus des combes. C’est la promesse de maturités plus douces, de vendanges qui ne rôtissent pas, mais qui gagnent en finesse aromatique.
  • Morey : partie plus basse et nord, moins protégée, plus exposée aux brumes matinales et aux vents frais venus du nord, expliquant souvent une maturité plus lente et une trame tannique plus droite.

À chaque rang, on sent le glissement du climat, la façon dont la météo façonne la vague du millésime. En année chaude, Morey impose mieux la fraîcheur. En année fraîche, Chambolle se fait dentelle sans rien céder à la tension.

La main du vigneron, l’art du village

Impossible d’évoquer Bonnes-Mares sans parler de ceux qui la façonnent. On ne vinifie pas ce grand cru comme un simple village : la tradition de Chambolle, c’est l’infusion, la recherche de finesse, l’extraction mesurée, parfois même l’utilisation légère du bois neuf pour préserver la délicatesse du fruit. À Morey, certains domaines optent pour plus de puissance, des cuvaisons plus longues, assumant la structure plus virile du terroir nord.

Quelques anecdotes glanées en cave révèlent ces nuances :

  • Au domaine de Vogüé (Chambolle) : priorité aux vendanges précoces pour préserver l’équilibre, fermentation douce pour exalter la race aromatique.
  • Chez Dujac (Morey) : grappe entière parfois conservée intégralement en Morey pour souligner l’énergie et la verticalité du vin.
  • Chez Roumier : choix millimétré de la section de la parcelle mise en cuve chaque année, pour jouer sur la mosaïque de textures.

Dans le verre, cela se traduit par un dialogue : la main de l’homme révèle autant qu’elle sublime le style du terroir. On retrouve chez Chambolle la caresse soyeuse de la bouche, les parfums floraux qui flottent comme la brume matinale ; à Morey, la trame serrée, l’allonge épicée, la finale persistante qui appelle un morceau de gibier ou une cuisine plus terrienne.

Arômes, texture, vieillissement : ce que racontent les deux faces de Bonnes-Mares

Caractéristique Chambolle-Musigny Morey-Saint-Denis
Arômes Violette, cerise griotte, framboise, iris, écorce d’orange Prune, mûre, réglisse, sous-bois, épices douces, touche fumée
Texture Veloutée, aérienne, raffinée, presque cristalline Soutenue, charnue, tenue tannique affirmée
Potentiel de garde 15 à 25 ans (expression harmonieuse dès 10 ans) 20 à 30 ans (structure qui s’assouplit et se dévoile tard)

Pourquoi ce cru fascine, millésime après millésime

Bonnes-Mares n’est pas figé. D’un millésime à l’autre, ceux qui goûtent à l’aveugle perçoivent ce fil tendu entre deux mondes. Les grandes années solaires – 2009, 2015, 2018 – ont vu s’imposer une maturité éclatante, mais c’est là que la section Morey reprend le dessus, affichant fraîcheur et mâche là où Chambolle cisèle la profondeur du fruit. À l’inverse, 2010, 2013, 2017, plus frais, mettent le sol blanc en lumière et la souplesse du tanin à l’honneur, signature immédiate des pentes marneuses de Chambolle.

Le mythe Bonnes-Mares se nourrit de cette apparente dualité, célébrée par les amateurs et souvent expliquée dès le XIXe siècle par des chroniqueurs comme Jules Lavalle (Histoire et statistique de la vigne et des grands vins de la Côte-d'Or), ou plus récemment, par Jasper Morris (“Inside Burgundy”) qui n’hésite pas à évoquer une “variabilité fascinante, où chaque vigneron, chaque parcelle peut surprendre”.

Oser la dégustation comparative : un apprentissage sensoriel

Pour ceux qui aiment apprendre le terroir dans le verre, il n’existe pas plus belle expérience qu’une dégustation comparative de Bonnes-Mares, côté Chambolle et côté Morey. Même millésime, même cépage, mais deux mondes. Voici quelques conseils pour saisir la nuance :

  • Privilégier un même millésime chez deux vignerons propriétaires sur chaque versant
  • Observer la robe : souvent plus profonde et soutenue à Morey, plus limpide à Chambolle
  • Sur le nez, rechercher la nervosité florale à Chambolle, la note épicée à Morey
  • En bouche, se concentrer sur le grain de tanin et la réaction en fin de langue : caresse pour Chambolle, vibration robuste pour Morey
  • Noter l’évolution après aération. Morey s’arme, Chambolle s’ouvre

Un même grand cru, un plaisir décuplé

Exploration, voilà ce que promet Bonnes-Mares. Ce grand cru ne se laisse pas enfermer dans une définition, et c’est en cela qu’il fascine. Il est la preuve éclatante que la Bourgogne ne se résume ni à ses villages, ni à ses noms prestigieux, mais s’offre pleinement dans la voix singulière de chaque terroir, à la croisée des chemins, là où le pinot noir hésite. La leçon de Bonnes-Mares : chercher toujours, ressentir plus que catégoriser. Entre la poudre de marne et la force de l’argile, entre la touche florale et la note épicée, chaque gorgée invite à tomber amoureux de la nuance.

Pour aller plus loin :

  • BIVB (Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne)
  • Jasper Morris, Inside Burgundy
  • Clive Coates, The Wines of Burgundy
  • Site officiel de l’INAO

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